Se rendre au contenu

L'autisme adulte et le retour au travail : un angle mort des politiques actuelles d'incapacité de travail prolongée en Belgique ?

Documenter ce que les dispositifs ne voient pas encore suffisamment. Comprendre ce qui s'accumule. Identifier les conditions d'un retour au travail réellement durable.
11 août 2026 par
L'autisme adulte et le retour au travail : un angle mort des politiques actuelles d'incapacité de travail prolongée en Belgique ?
Patricia N'KITA


En Belgique, près de 576 000 personnes sont aujourd'hui en incapacité de travail depuis plus d'un an. Face à cette progression, la politique belge de retour au travail vise notamment à réduire d'environ 100 000 personnes le nombre attendu de malades de longue durée à l'horizon 2030. Elle renforce parallèlement la responsabilisation des employeurs, des médecins et des organismes assureurs.

Derrière ces chiffres se trouvent pourtant des situations, des trajectoires de santé et des fonctionnements très différents. Les dispositifs de retour au travail intègrent déjà une évaluation individualisée des capacités restantes et du potentiel de travail.

Une question demeure cependant : permettent-ils d'identifier suffisamment certains déterminants moins visibles susceptibles d'influencer durablement les conditions de reprise ? Parmi eux, le fonctionnement autistique diagnostiqué tardivement — ou encore non identifié — mérite d'être interrogé.


Une dimension insuffisamment documentée

La littérature sur le retour au travail des malades de longue durée est abondante. Elle documente les facteurs organisationnels, médicaux et psychosociaux. Les politiques publiques s'en nourrissent. Les pratiques des médecins-conseils et des employeurs s'y réfèrent.

La dimension autistique y reste, en revanche, insuffisamment documentée, particulièrement lorsqu'il s'agit de profils diagnostiqués tardivement ou non identifiés.

La prévalence des profils autistiques diagnostiqués tardivement ou non identifiés parmi les personnes en incapacité de travail prolongée reste aujourd'hui insuffisamment documentée en Belgique. Cette absence de données constitue précisément l'une des questions à investiguer — et l'un des angles morts que STOP Violences™ souhaite contribuer à documenter.


Le camouflage autistique : ce qui s'accumule en silence

Pour comprendre pourquoi cette dimension est si souvent manquée, il faut comprendre ce qui se passe réellement pour ces profils.

Lorsque des personnes autistes non diagnostiquées s'effondrent, ce n'est pas nécessairement parce qu'elles seraient plus fragiles. Certaines ont compensé pendant des années — parfois des décennies — en sur-adaptant leur fonctionnement à des environnements conçus pour d'autres modes de traitement de l'information, de l'espace, du temps et des relations sociales. Cette adaptation prolongée peut contribuer à un épuisement important.

Ce processus, documenté dans la littérature sous le terme de camouflage ou masking, peut représenter un coût cognitif et émotionnel important, le plus souvent invisible de l'extérieur. Il peut coexister avec des performances élevées et des compétences professionnelles importantes. Et il peut tenir longtemps — jusqu'au moment où il ne tient plus.

Lorsqu'un épuisement important survient, ses déterminants peuvent rester difficiles à identifier, particulièrement lorsque le fonctionnement autistique lui-même n'a jamais été reconnu. La personne concernée, son médecin ou son employeur ne disposent alors pas nécessairement de toutes les clés permettant de comprendre ce qui se joue.


La question que les dispositifs ne posent pas encore

Un retour au travail qui ne tient compte ni du fonctionnement autistique de la personne, ni de son environnement, ni des facteurs ayant contribué à l'épuisement peut exposer à de nouvelles difficultés, voire à une nouvelle période d'épuisement.

Mais une question plus fondamentale reste posée — et très peu documentée à ce jour : le cumul prolongé de camouflage sans identification atteint-il un jour un point au-delà duquel la récupération devient structurellement très difficile dans les conditions actuelles de retour au travail ?

C'est cette hypothèse — celle des effets cumulatifs du masking non reconnu sur les capacités de retour à l'emploi — que les dispositifs actuels ne posent pas encore. Et sans la poser, on ne peut pas y répondre.


Ce que les outils existants permettent-ils réellement de repérer ?

Plusieurs outils sont aujourd'hui utilisés dans l'évaluation ou le repérage du fonctionnement autistique adulte, parmi lesquels l'AQ-10, le CAT-Q ou encore la SRS-2.

Mais leur utilisation dans le contexte spécifique du travail et du retour au travail soulève plusieurs questions que STOP Violences™ souhaite investiguer.

Dans quelle mesure permettent-ils d'identifier des adultes ayant développé, parfois pendant plusieurs décennies, des stratégies importantes de camouflage? Permettent-ils d'appréhender suffisamment les mécanismes de sur-adaptation développés dans l'environnement professionnel et leur coût potentiel ? Sont-ils adaptés aux contraintes d'un repérage de première ligne par les acteurs du retour au travail ? Et permettent-ils d'orienter efficacement les personnes pour lesquelles une évaluation clinique plus approfondie serait pertinente ?

L'objectif n'est pas de substituer un outil de screening à une évaluation diagnostique du TSA. Il est d'examiner si les outils existants répondent aux besoins spécifiques du contexte professionnel et, dans le cas contraire, d'identifier ce qui serait nécessaire pour mieux orienter les personnes concernées vers les professionnels compétents.


Ce que ça signifie pour les acteurs du retour au travail

Pour les médecins-conseils, la question est de disposer de repères permettant d'identifier les situations dans lesquelles un fonctionnement autistique jusque-là non reconnu pourrait justifier une orientation vers une évaluation plus approfondie, et d'intégrer cette dimension dans l'appréciation des conditions d'un retour au travail durable.

Pour les employeurs, ces profils peuvent rester difficiles à identifier et à comprendre, particulièrement lorsque le diagnostic est absent. Certaines caractéristiques de leur fonctionnement peuvent alors être interprétées comme un manque de motivation, une rigidité ou une difficulté relationnelle, plutôt que comme l'expression d'un mode de fonctionnement nécessitant éventuellement certains aménagements. Ces profils peuvent disposer de compétences, de modes d'analyse et de ressources professionnelles importantes, qui peuvent rester sous-utilisés lorsque l'environnement exige avant tout leur adaptation aux normes dominantes de fonctionnement.

Pour le législateur, les données de prévalence de l'autisme non diagnostiqué parmi les malades de longue durée belges sont manquantes. Les dispositifs actuels évaluent les capacités restantes et organisent des trajectoires de réinsertion — mais leur capacité à tenir compte de fonctionnements autistiques non identifiés reste une question ouverte. Mieux documenter cette population permettrait d'évaluer dans quelle mesure cette dimension devrait être davantage intégrée aux politiques d'évaluation de l'incapacité et de retour au travail.

Pour les personnes concernées, l'enjeu est d'abord une reconnaissance de leur réalité — et un accompagnement adapté à leur fonctionnement réel, pas à ce qu'on projette sur elles.


Ce que STOP Violences™ identifie comme angle mort

STOP Violences™ — Institut pour la prévention des violences et des risques psychosociaux — identifie ce sujet comme l'un des angles morts des politiques actuelles de retour au travail, relevant directement du pôle 2 de l'ASBL : les violences organisationnelles et les risques psychosociaux.

La sur-adaptation prolongée d'un profil autistique non identifié dans un environnement de travail inadapté peut constituer un facteur important de risque psychosocial. Lorsqu'elle résulte durablement de modes d'organisation ne permettant pas de prendre en compte certains fonctionnements neuroatypiques, elle interroge également les mécanismes organisationnels susceptibles de produire ou d'aggraver ces risques.

Documenter cette réalité, comprendre ce qui s'accumule, examiner les outils disponibles et identifier les conditions d'un retour au travail réellement durable pour ces profils s'inscrit directement dans la mission de STOP Violences™ : rendre lisibles des réalités insuffisamment visibles pour mieux y répondre.


Où en est la réflexion ?

STOP Violences™ est en phase d'exploration et de structuration sur ce sujet. Cette étape est consacrée à la documentation du champ, à l'identification des partenaires potentiels — académiques, institutionnels et associatifs — et à la définition des axes de travail prioritaires.

Les grandes orientations envisagées sont les suivantes :

  • Documentation — revue de la littérature existante sur l'autisme adulte camouflé et le retour au travail, identification des lacunes spécifiques au contexte belge
  • Partenariats — identification des acteurs susceptibles de contribuer à une démarche rigoureuse sur ce sujet, notamment dans les champs clinique, institutionnel et associatif
  • Outils — examen des outils de repérage existants et réflexion sur ce qui serait nécessaire pour répondre aux besoins spécifiques des acteurs du retour au travail
  • Dialogue institutionnel — engagement avec les acteurs concernés par le plan de réforme belge sur le retour au travail 2025-2029, notamment l'INAMI, les médecins-conseils et les employeurs

Ces travaux pourraient prochainement constituer le socle empirique d'une recherche doctorale approfondie sur les conditions de récupération et les limites du retour au travail pour les profils autistiques camouflés — recherche que STOP Violences™ a vocation à accueillir et à porter institutionnellement.


Prendre contact

Les professionnels, chercheurs, médecins-conseils, employeurs, associations ou organisations souhaitant échanger sur ce sujet, partager leur expérience de terrain ou explorer les possibilités de collaboration sont invités à prendre contact avec STOP Violences™.

📩 contact@stopviolences.be

Les angles morts de la protection - Enquête sur les violences intrafamiliales et les parcours d'aide en Wallonie et à Bruxelles
Comprendre ce qui se passe après la révélation. Documenter les parcours d'aide, leurs effets facilitateurs et leurs points de rupture. Produire des données utiles aux acteurs de terrain.